Pour mémoire vive

C'est l'été. Au beau milieu d'un plateau numérique, siliciums, bits, puces,
cd-roms, Alain Peynichou me dévoile ces mémoires autrement vives
que celles qui gisent parmi nous, amorphes. Ses oeuvres m'apparaissent,
résultant de l'application à la spatule, d'un bitume, sur du papier qu'il fait
ensuite maroufler. Des oeuvres sans modèle, sans sujet, sans même un projet
véritable. Résolument extra-vagantes au sens originaire du terme. Alors?
Automatisme? coups de sonde? Prospection de vierges contrées dans les
rainures du couvercle? Si vous voulez... Mais d'abord, et surtout, le rythme,
la danse, d'une écriture qui prend corps, s'organise, s'élance,
par tâtonnement, par intuition au fur et à mesure d'une relance nerveuse qui
commande la main et la spatule. Elle naît, se déploie au travers de l'impulsion
gestuelle. Pas grand chose d'une démarche rationelle, non.
Et pourtant, une beauté logique transpire.

Muette, cette écriture qui ne dit pas son nom? Peynichou ne peint pas des
romans à thèse. Ces bâtons et sillons porteurs d'une expérience vécue
et silencieuse, tissent solidairement un même texte sous-entendu qui peu à
peu sensiblement, m'a laissé lire la proximité d'une énigme immémoriale,
devenue si rare à retrouver dans les Arts: l'inclusion visible de l'étranger
dans l'apparence du familier pour reprendre une formule du vieil Heidegger.

Dans ce vibrant corps de signes, on voudrait pouvoir donner nom à ce qui,
gîte de mémoire non-dite, vive, insistante, de bruissements mythologiques qui
cognent à la vitre, de chroniques de villes, de chants, d'épopées , de paroles
échappées de convois, de secrets de noces chuchotés, et d' inventaires de rêves.
-Hé-là!
-excusez, je ne parle que de ce que je vois.

C'est qu'on a quitté la place. Conquête de la connaissance sur l'inconnu d'un monde
qui précède la connaissance, découvert au fil de ces mouvements de haut en bas,
relevant, juxtaposant les traces en les précisant.

Cette grammaire finalement, non la transmission d'un contenu quelconque,
mais elle-même, le transport. Je croirais volontiers Peynichou rêvé la nuit
par ces traces si secrètement neuves et archi-anciennes à la fois au point
qu'elles prennent l'esprit à rebours. A la manière, parallèle un peu de ce jeune chinois
de Hong Kong, Xu Bing qui a élaboré une langue idéogrammatique
de quelques milliers de signes aléatoires déjà, sans signification autre
que celle que lui confère arbitrairement leur seule présence esthétique. Après en
avoir fait des dictionnaires, et fondé une école d'apprentissage de cette nouvelle
insignifiance , une université prochainement doit ouvrir. Quelque part,
un maître zen qui en a eu vent, sourit en dépliant sur l'eau d'un bassin, une fleur en papier.

Le signe comme fin en soi ? comme matériau méritant d'être travaillé pour lui-même?
Bien mieux! le fond c'est la forme . -leçon d' insignifiance. Ici, telle que je l'appréhende
dans son travail, l'une des révélations possibles d'Alain Peynichou. Dans cette efficace
recollection du sens par l'intermédiaire sensible de ces alignements de traits et sillons,
dans cette double relance de l'imaginaire et de la réflexion portée
par l'unité dynamique de l'ensemble.

Il faut se mettre à l'écoute du texte, silencieusement, non de ce qui est dit
mais de ce qui se donne à entendre dans sa circulation linéaire pour discerner
la belle réussite qui est avancée là: Une écriture qui prolonge l'écrit sans rien lui retirer.
De celles avec lesquelles la vision monte d'un tour.

                                                             malek abbou - Lyon - Septembre 1998